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En production

Airbus A220

Il est de rares appareils dont le destin industriel ressemble à un thriller financier. L’Airbus A220 fait indéniablement partie de cette catégorie. Conçu au Québec par Bombardier sous le nom de CSeries, cet avion entièrement nouveau représentait un défi direct lancé au duopole Airbus-Boeing. Si l’aventure a techniquement réussi, elle a financièrement épuisé son concepteur, permettant à Airbus de réaliser l’un des hold-up industriels (et stratégique) les plus spectaculaires du XXIe siècle en rachetant le programme pour un dollar symbolique. Aujourd’hui, l’A220 n’est plus une menace pour Airbus : il est son arme fatale sur le segment des petits mono-couloirs.


Commandes
1 017
En juin 2026
Production
2012-…
Coût unitaire
62 / 71 M$
Pour la version -100 / -300
  • Lancement officiel :
    13 juillet 2008
  • Premier vol :
    16 septembre 2013
  • Mise en service :
    15 juillet 2016
  • Fin de production :
  • Lancement par :
  • 1er client :
    Air Asia (150)
  • 2ème client :
    Delata Air Lines (145)
  • 3ème client :
    Jetblue Airways (100)

1. Bombardier et le projet CSeries : une page blanche ambitieuse

Au milieu des années 2000, Bombardier occupe une position solide dans l’aviation régionale. Ses jets CRJ, déclinés de 50 à 100 places, équipent de nombreuses compagnies régionales en Amérique du Nord et en Europe. Mais le constructeur de Montréal veut monter en gamme et s’attaquer au segment des 100 à 150 places, un marché jusque-là dominé par les familles A320 d’Airbus et 737 de Boeing.

Les études internes débutent en 2004. Bombardier suspend brièvement le projet en janvier 2006 en estimant que les conditions de marché ne sont pas encore suffisamment favorables, avant de le relancer en janvier 2007. Le 13 juillet 2008, au salon aéronautique de Farnborough, Bombardier annonce officiellement le lancement du CSeries. Lufthansa signe le même jour une lettre d’intention pour jusqu’à 60 appareils. La première commande ferme suit le 11 mars 2009, lorsque Lufthansa confirme 30 appareils destinés à sa filiale Swiss.

Le parti pris de Bombardier est ambitieux : le constructeur canadien choisit de concevoir un avion entièrement nouveau, sur une page blanche. Nouvelle aile, nouveaux matériaux, nouveau moteur, nouveaux systèmes : tout est repensé. L’entrée en service est initialement prévue pour 2013. Le budget de développement est estimé à 2,6 milliards de dollars canadiens.

2. Un développement plus difficile que prévu

La réalité du développement dépasse largement les prévisions. L’intégration du moteur Pratt & Whitney PW1500G, basé sur la technologie Geared TurboFan (GTF), se révèle plus complexe qu’anticipée. En mai 2014, un incident survenu lors de tests au sol force Bombardier à suspendre ses essais en vol pendant plusieurs mois. L’entrée en service est repoussée à plusieurs reprises.

Le premier vol du CS300 a finalement lieu le 27 février 2015, avant celui du CS100 qui suit le 16 septembre 2013. La certification de Transports Canada pour le CS100 est obtenue le 18 décembre 2015, après 3 000 heures de vol d’essais.

Le budget initial de 2,6 milliards de dollars explose. Le coût total du développement dépasse les 6 milliards de dollars américains. En octobre 2015, pour éviter la faillite, Bombardier est contraint d’accepter une bouée de sauvetage : le gouvernement du Québec injecte 1 milliard de dollars américains dans le programme en échange d’une participation de 49,5 % dans le CSeries.

La première livraison a lieu le 29 juin 2016, à Swiss, compagnie de lancement. Le CS100 entre en service commercial le 15 juillet 2016 entre Zurich et Paris Charles-de-Gaulle. Le CS300 entre en service en décembre 2016 chez airBaltic.

3. La réaction de Boeing : la voie juridique et commerciale

En avril 2016, Delta Air Lines annonce une commande ferme de 75 CS100, assortie d’options sur 50 appareils supplémentaires. C’est la plus importante commande jamais enregistrée pour le programme, et elle va déclencher une réponse de Boeing sans rapport avec le terrain technologique.

Boeing dépose plainte auprès du département américain du Commerce et de l’International Trade Commission (ITC), accusant Bombardier de vendre ses appareils en dessous de leur coût de fabrication grâce aux subventions reçues des gouvernements canadien et québécois. L’argument est juridiquement discutable : Boeing ne propose aucun appareil concurrent sur ce segment de marché, ayant abandonné les avions de moins de 150 places depuis des années.

En septembre 2017, le département du Commerce recommande l’imposition de droits compensatoires préliminaires de 220 % sur les CSeries importés aux États-Unis, auxquels s’ajoutent des droits antidumping additionnels portant le total à environ 300 %. Ces droits rendraient l’appareil invendable sur le marché américain.

Le dénouement est cependant différent de ce que Boeing espérait. Le 26 janvier 2018, l’ITC rejette la plainte à l’unanimité, estimant que les CSeries ne portent pas préjudice à l’industrie aéronautique américaine. Les taxes sont annulées avant même d’avoir été appliquées. Mais entre septembre 2017 et janvier 2018, la menace douanière a pesé lourd sur la commercialisation du programme, et l’accord avec Airbus (voir plus bas), signé en octobre 2017, a déjà été conclu dans ce contexte d’incertitude.

Le CSeries100, alors sous les couleurs de Bombardier

4. L’entrée d’Airbus : une acquisition à 1 dollar

Le 16 octobre 2017, Airbus et Bombardier annoncent la création d’une coentreprise. Airbus acquiert 50,01 % du programme CSeries pour la somme symbolique d’un dollar, sans verser de contrepartie en espèces. Bombardier conserve 31 % et le gouvernement du Québec 19 %.

Pour Airbus, l’opération est un coup de génie. Le constructeur européen récupère un avion entièrement nouveau, développé sur une décennie pour plus de 6 milliards de dollars, sans avoir financé sa conception. Il comble d’un coup le bas de sa gamme mono-couloir, entre ses jets régionaux et l’A319neo. Et il apporte ce que Bombardier n’avait pas : une solidité financière apte à rassurer les clients potentiels, un réseau commercial mondial, une puissance de négociation avec les fournisseurs, et la capacité à ouvrir des lignes d’assemblage aux États-Unis pour contourner toute barrière douanière future.

La ligne d’assemblage final américaine de Mobile, en Alabama, est d’ailleurs officiellement annoncée dans la foulée, permettant à Airbus de proposer des appareils assemblés sur le sol américain aux clients nord-américains. Le programme est rebaptisé A220 en juillet 2018. Les désignations CS100 et CS300 deviennent respectivement A220-100 et A220-300.

Boeing, pour contrer cette alliance, tentera – en vain – de racheter la division aviation commerciale d’Embraer (le constructeur brésilien, rival direct de Bombardier) pour créer une co-entreprise, mais le projet capotera en 2020 suite à la crise du COVID et à l’incapacité de Boeing à gérer ses propres déboires avec le 737 MAX.

5. L’évolution de la structure capitalistique

La structure de la coentreprise n’est pas restée figée. En février 2020, Bombardier, lourdement déficitaire avec une perte nette de 1,6 milliard de dollars en 2019 et un endettement global d’environ 9 milliards de dollars, cède sa participation résiduelle dans la Société en commandite Airbus Canada. L’opération lui rapporte 591 millions de dollars américains et le libère de l’obligation d’injecter 700 millions supplémentaires dans le programme. Airbus porte ainsi sa participation à 75 %, le gouvernement du Québec passant de 16 % à 25 %.

En janvier 2022, un nouveau tour de financement de 1,2 milliard de dollars est bouclé, dont 900 millions apportés par Airbus et 300 millions par le gouvernement du Québec, pour financer la montée en cadence du programme. En juillet 2024, un second tour identique est annoncé au salon de Farnborough, prolongeant le partenariat entre Airbus et le Québec jusqu’en 2035.

L’A220-300, présenté pour la première fois sous les couleurs d’Airbus

6. Les technologies au cœur de l’appareil

Le parti pris technologique de Bombardier, repris et valorisé par Airbus, confère à l’A220 une avance réelle sur la concurrence dans sa catégorie.

La structure de l’avion combine aluminium-lithium de troisième génération pour le fuselage central et avant, et matériaux composites avancés pour les ailes et le fuselage arrière. La part des composites représente environ 46 % de la structure totale. Ces matériaux, plus légers que l’aluminium classique et plus résistants à la corrosion, contribuent directement à la réduction de la masse à vide et donc de la consommation de carburant.

Le moteur PW1500G de Pratt & Whitney est au cœur des performances de l’appareil. La technologie GTF (Geared TurboFan) consiste à interposer un réducteur d’engrenage entre la soufflante avant et les turbines, permettant à chaque étage de tourner à sa vitesse optimale. Le résultat est une réduction de consommation annoncée de 20 % par rapport aux appareils de génération précédente sur ce segment, et une empreinte sonore divisée par deux, ce qui rend l’A220 particulièrement adapté aux aéroports soumis à des restrictions de bruit nocturne.

Le cockpit est équipé d’une suite avionique Rockwell Collins Pro Line Fusion, avec quatre grands écrans tactiles et des commandes de vol électriques. Cette avionique de dernière génération réduit la charge de travail des équipages et allège les systèmes hydrauliques, contribuant à la maîtrise de la masse totale de l’appareil.

7. Les deux versions

A220-100 (ex-CS100)

L’A220-100 est la version courte de la famille. Avec 35,1 mètres de longueur, elle accueille généralement entre 100 et 120 passagers en configuration standard. Son rayon d’action est d’environ 3 400 kilomètres dans sa configuration habituelle.

Sa caractéristique la plus notable est sa capacité à opérer sur des aéroports à contraintes particulières. Il est certifié pour les approches à forte pente, ce qui le rend compatible avec l’aéroport de Londres-City, dont l’approche exige une descente à 5,5 degrés au lieu des 3 degrés standard. Swiss, compagnie de lancement, l’utilise pour relier Zurich et Genève au cœur de Londres.

Ses performances sur pistes courtes et en conditions de forte chaleur ou haute altitude sont également supérieures à celles des appareils concurrents de même capacité. L’A220-100 représente une minorité des commandes, la version -300 ayant largement dominé le carnet.

A220-300 (ex-CS300)

L’A220-300 est la version allongée, de loin la plus vendue. Avec 38,7 mètres de longueur, elle peut accueillir de 120 à 150 passagers en configuration trois classes, jusqu’à 160 en haute densité. Son rayon d’action atteint environ 6 300 kilomètres.

C’est cette version qui a progressivement cannibalisé les ventes de l’A319neo au sein même du catalogue Airbus. Son coût au siège par rapport à celui de l’A319neo est significativement plus bas, et plusieurs compagnies qui opéraient ou envisageaient l’A319neo ont basculé vers l’A220-300. Delta Air Lines, Air France, airBaltic, Korean Air et la compagnie américaine Breeze figurent parmi ses principaux opérateurs.

Vers un A220-500 ?

Un projet de version allongée, l’A220-500, fait régulièrement l’objet de discussions entre Airbus et plusieurs clients potentiels de poids, dont Air Canada, Air France-KLM, Lufthansa et surtout AirAsia. Cette version pourrait accueillir jusqu’à 170 ou 180 passagers, ce qui la placerait directement en compétition avec le bas de gamme de la famille A320neo.

Airbus n’a pas encore pris de décision officielle de lancement. Le principal frein est précisément ce risque de cannibalisation interne : un A220-500 compétitif pourrait réduire les ventes de l’A320neo sur certains créneaux, et le programme A220 n’a pas encore atteint son seuil de rentabilité. La décision de lancement, si elle intervient, dépendra en grande partie de la montée en cadence réussie des versions existantes.

8. Les spécifications techniques des différentes versions

A220-100A220-300
Longueur34,9 m38,7 m
Envergure35,1 m35,1 m
Hauteur11,5 m11,5 m
MTOW60,7 t67,5 t
Rayon d’action5 741 km6 112 km
Vitesse de croisièreMach 0,82Mach 0,82
Option de motorisationPratt & Whitney PW1500GPratt & Whitney PW1500G
Passagers (3 classes)100-120 sièges120-140 sièges
Passagers max133 sièges160 sièges
L’Airspace Cabin de l’A220. A noter, en arrière plan de la photo, la disposition des sièges en 3-2, typique de la famille A220.

9. L’expérience à bord

L’A220 a introduit sur le segment des avions de 100 à 150 places des standards de confort jusqu’alors réservés aux gros-porteurs.

La configuration cabine est en 2-3 rangées, soit cinq sièges de front. Cette disposition, unique sur le marché face aux configurations 3-3 de l’A320 ou du 737, signifie qu’il n’y a qu’un seul siège milieu par rangée au lieu de deux. Le siège du milieu est par ailleurs légèrement plus large, à 48,3 centimètres, que les sièges couloir et hublot qui mesurent 47 centimètres, une façon de compenser sa position centrale.

Les hublots sont parmi les plus grands de leur catégorie, offrant une luminosité naturelle supérieure. Les compartiments à bagages de cabine sont dimensionnés pour accueillir un bagage au format cabine standard par passager, ce qui réduit les tensions à l’embarquement et le recours à la soute. La pression de cabine est maintenue à l’équivalent d’une altitude de 1 800 mètres, plus basse que sur les générations précédentes, et l’hygrométrie est supérieure, deux facteurs qui réduisent la fatigue sur les vols de plusieurs heures.

10. La structure industrielle : Mirabel et Mobile

L’assemblage final de l’A220 est réalisé sur deux sites. Le principal est l’usine de Mirabel, dans les Laurentides au Québec, à environ 50 kilomètres au nord-ouest de Montréal. C’est là que le programme a été développé par Bombardier, et c’est là que se trouve le centre décisionnel et de développement du programme. L’usine emploie environ 3 500 personnes.

Une seconde ligne d’assemblage a été ouverte en 2020 à Mobile, en Alabama, aux États-Unis. Elle est principalement destinée à servir les clients nord-américains et permet à Airbus de proposer des appareils assemblés sur le sol américain, réduisant ainsi l’exposition à d’éventuelles barrières douanières. Cette ligne emploie environ 400 personnes et produit 4 appareils par mois dans sa configuration actuelle.

Les éléments de structure sont fabriqués sur plusieurs sites : le fuselage central est produit par Shenyang Aircraft Corporation en Chine, le poste de pilotage et l’empennage par l’ancienne usine Bombardier de Saint-Laurent au Québec, les ailes à Belfast au Royaume-Uni.

L’usine de Mirabel, au Québec, où sont assemblés la majorité des A220. La seconde FAL est située aux Etats-Unis, à Mobile.

11. Les défis de montée en cadence

Le principal défi industriel de l’A220 depuis 2018 est la montée en cadence de production. Airbus vise 14 appareils par mois, répartis entre Mirabel (10) et Mobile (4), pour atteindre le seuil de rentabilité du programme. Cet objectif, initialement prévu pour 2025, a été repoussé à 2026 en raison de difficultés d’approvisionnement.

La chaîne d’approvisionnement a été perturbée par plusieurs facteurs : les séquelles de la pandémie sur les fournisseurs, des difficultés spécifiques avec certains sous-traitants, dont AeroSystems pour certains composants de fuselage, et les problèmes de maturité du moteur PW1500G. Les révisions prématurées de turbines sur plusieurs flottes, notamment chez airBaltic, ont conduit à l’immobilisation d’appareils pendant plusieurs mois et ont créé des tensions financières chez certains opérateurs.

La cadence effective a progressé : 68 appareils ont été livrés en 2023, 75 en 2024. L’objectif de 14 par mois en rythme de croisière reste l’horizon vers lequel le programme tend, condition nécessaire pour que l’A220 devienne rentable pour Airbus.

12. Ce que l’A220 dit de la stratégie d’Airbus

L’A220 illustre une forme d’opportunisme industriel assumé. Airbus n’a pas décidé de concevoir un avion pour le bas de la gamme mono-couloir. Il a profité du fait qu’un concurrent fragilisé offre un avion déjà conçu, déjà certifié, déjà en service, et l’a intégré à son catalogue pour un coût initial dérisoire comparé aux milliards que coûteraient un nouveau programme.

Le résultat est un catalogue mono-couloir qui couvre désormais de 100 places à plus de 200 places en continu, face auquel Boeing ne dispose d’aucune réponse sur le bas du spectre. La tentative de Boeing de racheter la division aviation commerciale d’Embraer pour combler ce vide s’est d’ailleurs soldée par un échec en 2020.

Ce que l’A220 pose comme défi à Airbus est plus industriel que commercial. Le carnet de commandes est plein, la technologie reconnue, les clients satisfaits. La question est désormais celle de la cadence : livrer assez vite pour rentabiliser un programme qui a absorbé des milliards avant même qu’Airbus n’en prenne le contrôle.

13. Les commandes de l’A220

14. Les livraisons d’A220