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Boeing 787 Dreamliner

Le 787 est l’avion qui a posé la question la plus fondamentale de l’aviation commerciale des années 2000 : faut-il construire des appareils plus grands pour rentabiliser les grands hubs, ou des appareils plus efficaces pour ouvrir directement des marchés de taille moyenne ? Boeing a répondu par le Dreamliner. Airbus a répondu par l’A380. L’histoire a largement tranché en faveur de Boeing sur ce débat, même si le chemin pour y parvenir a été semé de retards, de crises industrielles et de malfaçons qui ont failli compromettre l’ensemble du programme. Le 787 reste aujourd’hui l’un des programmes les plus ambitieux de l’industrie aéronautique civile, avec plus de 1 000 appareils livrés et plusieurs centaines d’autres en commande.

Commandes
2 434
En juin 2026
Production
2007-…
Coût unitaire
248 / 338 M$

Pour la version -8/ -10

  • Lancement officiel :

    26 avril 2004

  • Premier vol :
    15 décembre 2009
  • Mise en service :
    26 octobre 2011
  • Fin de production :

1. Le contexte

Au début des années 2000, Boeing est dans une position délicate. Airbus est devenu un concurrent sérieux sur l’ensemble des segments du marché. En 1999, pour la première fois, Airbus livre plus d’avions que Boeing sur une année. Les deux constructeurs se livrent une bataille commerciale intense sur chaque appel d’offres, avec des remises et des conditions de financement de plus en plus agressives.

Sur le segment long-courrier, Airbus mise sur une stratégie claire : le très grand porteur. L’A380, lancé officiellement en 2000, est construit sur la conviction que les grands hubs aéroportuaires mondiaux vont saturer et que la solution passe par des avions capables de transporter plus de passagers par mouvement. Boeing ne partage pas cette analyse. Le constructeur américain pense que l’avenir appartient aux vols point à point, avec des appareils de taille moyenne capables de relier directement des villes sans passer par un hub intermédiaire. Pour que cette stratégie fonctionne, l’avion doit être suffisamment économe pour que des liaisons de taille modeste, autrefois impossibles à rentabiliser, deviennent viables.

2. Le Sonic Cruiser : la piste abandonnée

La première réponse de Boeing à ce défi ne prend pas la forme que le marché attend. En mars 2001, le constructeur présente le Sonic Cruiser, un concept d’avion capable de voler à Mach 0,95, soit environ 10 % plus vite qu’un avion de ligne conventionnel. L’idée est de vendre la vitesse aux compagnies et aux passagers lassés des longs vols intercontinentaux.

Les compagnies aériennes répondent fraîchement. La vitesse supplémentaire se paie en carburant, et les compagnies, de plus en plus sous pression concurrentielle des low-cost, ont besoin d’appareils moins chers à exploiter, pas plus rapides. La demande commerciale est insuffisante pour justifier le lancement. Après les attentats du 11 septembre 2001, qui provoquent une contraction brutale du trafic aérien mondial, le Sonic Cruiser est officiellement abandonné en décembre 2002.

3. Le projet 7E7 : l’efficacité comme priorité absolue

Le 29 janvier 2003, Boeing annonce un nouveau programme sous le nom de code 7E7. Le E, officiellement, correspond à « efficiency ». L’avion est conçu autour d’un objectif unique : réduire la consommation de carburant de 20 % par rapport aux appareils comparables, notamment le 767-300ER qu’il est destiné à remplacer. Pour y parvenir, Boeing envisage une utilisation massive des matériaux composites, des moteurs de nouvelle génération et une architecture électrique repensée.

En juillet 2003, Boeing organise un concours de dénomination publique sur internet. Parmi les 500 000 votes reçus, le nom Dreamliner l’emporte face à eLiner, Global Cruiser et Stratoclimber. Le 787 a son identité commerciale avant même d’avoir son premier client.

Un 787-10, la plus grande version du Dreamliner, en vol au dessus de Charleston, là où est assemblé l’avion.

4. Le lancement officiel et les premières commandes

Le programme est officiellement lancé le 26 avril 2004, lorsque la compagnie japonaise All Nippon Airways (ANA) annonce une commande ferme de 50 appareils pour environ 6 milliards de dollars. ANA devient ainsi le client de lancement, et sa relation avec le programme 787 sera durable : la compagnie sera la première à le faire voler commercialement et deviendra l’un de ses plus grands opérateurs.

L’accueil du marché est remarquable. En l’espace de quelques mois, les commandes s’accumulent auprès de compagnies très diverses : Japan Airlines, Continental Airlines, Air New Zealand, Ethiopian Airlines, Qantas. Fin 2005, le carnet de commandes dépasse déjà 291 appareils fermes auprès de 27 clients. Au milieu de l’année 2007, il atteint 677 commandes. C’est un succès commercial sans précédent avant même le premier vol, alimenté par la promesse d’économies de carburant substantielles à un moment où le prix du pétrole commence à grimper significativement.

5. Les choix technologiques

Le 787 repose sur plusieurs innovations simultanées, dont certaines constituent de véritables premières dans l’aviation commerciale de grande série.

Le fuselage composite

Le choix le plus radical du programme est l’utilisation des matériaux composites à fibre de carbone pour l’ensemble du fuselage. La part des composites représente environ 50 % de la structure totale de l’avion, une proportion sans précédent sur un avion de ligne. Les générations précédentes d’avions Boeing, y compris le 777, utilisaient principalement de l’aluminium pour le fuselage.

Les avantages sont multiples. Les composites sont plus légers que l’aluminium à résistance égale, ce qui réduit directement la masse à vide et donc la consommation de carburant. Ils sont également insensibles à la corrosion, ce qui réduit les coûts de maintenance sur le long terme. Ils permettent enfin de donner au fuselage des formes plus complexes, notamment un diamètre interne légèrement supérieur à celui des appareils précédents de même catégorie.

La méthode de fabrication est elle aussi inédite. Plutôt que d’assembler des panneaux d’aluminium rivetés ensemble, Boeing produit des sections de fuselage entières d’un seul tenant en composite. Ces grandes sections cylindriques sont ensuite assemblées par jonction. Cette approche réduit considérablement le nombre de fixations nécessaires : les Boeing précédents utilisaient environ 40 000 à 50 000 rivets sur les assemblages de fuselage, contre quelques milliers sur le 787. La résistance structurelle est également améliorée, ce qui permet d’agrandir les hublots et d’augmenter la pression de cabine.

Une architecture électrique inédite 

Le 787 est le premier avion commercial à remplacer le système pneumatique conventionnel par une architecture davantage électrique. Sur les avions de ligne classiques, de nombreux systèmes de bord, notamment la pressurisation, le dégivrage des ailes et le système d’air conditionné, sont alimentés par de l’air prélevé sur les moteurs. Ce prélèvement représente une perte d’énergie mesurable.

Sur le 787, ces systèmes sont alimentés directement par l’électricité générée par les moteurs, via des générateurs de très haute puissance. La suppression du système pneumatique allège l’avion, réduit la complexité de la tuyauterie et améliore l’efficacité globale. En contrepartie, la puissance électrique requise est considérablement plus élevée que sur les appareils précédents, ce qui implique des batteries et des systèmes de gestion de l’énergie d’une complexité nouvelle. C’est précisément cette complexité qui sera au cœur de la crise des batteries de 2013.

Les moteurs : deux options, pas trois 

Boeing propose deux motorisations pour le 787, au choix du client : le Rolls-Royce Trent 1000 et le General Electric GEnx. La proposition de Pratt & Whitney a été écartée dès 2004 car jugée trop ambitieuse dans ses promesses de performances et ses délais de développement.

Ces deux réacteurs sont des turbofans à fort taux de dilution de nouvelle génération, représentant une avancée significative par rapport aux moteurs de la génération précédente. Le Trent 1000 est directement lié au Trent 7000 de l’A330neo et partage des éléments de conception. Le GEnx est issu d’une ligne de développement qui donnera naissance au GE9X du 777X. Les deux moteurs utilisent des matériaux composites à matrice céramique dans leurs parties chaudes, permettant des températures de fonctionnement plus élevées et donc une meilleure efficacité thermique.

L’aile : inspirée des rapaces

La voilure du 787 se distingue par son absence de winglets droits, à contre-courant de la tendance générale de l’industrie à cette époque. Les ingénieurs de Boeing ont au contraire opté pour des extrémités d’aile recourbées vers l’arrière et légèrement vers le bas, un profil inspiré par l’observation des ailes des grands rapaces en vol plané.

Cette géométrie particulière remplit le même rôle que les winglets classiques, réduire la traînée induite par les tourbillons marginaux, mais avec une aérodynamique différente. L’aile est entièrement en composite, ce qui permet une courbure naturelle en vol, similaire à celle d’une aile d’oiseau, améliorant le rendement sur les longues étapes. L’envergure atteint 60 mètres sur le 787-8, 64 mètres sur le 787-9.

L’aile entièrement en composites du 787 Dreamliner, inspirée des rapaces.

6. Les trois versions

787-8 : la version de base

Le 787-8 est la version initiale du programme, celle sur laquelle toute la certification a été effectuée. Long de 56,7 mètres, il accueille typiquement 242 passagers en configuration deux classes. Son rayon d’action atteint 13 620 kilomètres, ce qui le positionne directement en face de l’A330-200 et du 767-300ER qu’il est censé remplacer.

C’est la version la moins vendue de la famille, représentant environ 26 % du total des commandes. Les compagnies lui ont progressivement préféré le 787-9, plus grand et plus polyvalent. Sa production a été réduite au fil des années.

787-9 : la version dominante

Le 787-9 est la version allongée, et de très loin la plus vendue. Avec 63 mètres de longueur, il peut accueillir entre 296 et 330 passagers selon les configurations. Son rayon d’action dépasse 14 140 kilomètres, ce qui lui permet de couvrir des routes transpacifiques exigeantes.

Son premier vol a lieu le 17 septembre 2013 à Everett. La certification FAA et EASA est délivrée le 16 juin 2014. La première livraison intervient le 9 juillet 2014 à Air New Zealand, qui l’entre en service commercial le 9 août 2014 entre Auckland et Sydney.

Le 787-9 combine une capacité suffisante pour rentabiliser des routes denses et une autonomie permettant des liaisons ultra-longues courriers. C’est la raison de son succès commercial : il remplace à la fois des 767 sur des liaisons moyennes et des 777 sur certaines routes longues à densité modérée.

787-10 : la version dense

Le 787-10 est la version la plus longue, avec 68,3 mètres. Elle accueille entre 330 et 440 passagers selon les configurations. En contrepartie de cette capacité accrue, son rayon d’action est limité à environ 11 730 kilomètres, ce qui la destine aux routes longues mais pas ultra-longues.

Son premier vol a lieu le 31 mars 2017. La certification FAA est délivrée le 22 janvier 2018, suivie de la certification EASA le 28 février. La première livraison a lieu le 25 mars 2018 à Singapore Airlines.

Le 787-10 est le seul avion de la famille qui ne peut pas être assemblé à Everett en raison de sa longueur : il est trop grand pour sortir de l’usine en configuration assemblée. Sa production est exclusivement réalisée à North Charleston, en Caroline du Sud.

Un projet de quatrième version, le 787-3, version à fuselage raccourci et envergure réduite pour les liaisons intérieures japonaises à forte densité, avait été envisagé. Ce projet, qui aurait eu une envergure de 51,7 mètres pour s’adapter aux contraintes des aéroports japonais, a été officiellement abandonné en 2010 face à l’absence de commandes suffisantes.

7. Spécifications techniques des différentes versions

787-8787-9787-10
Longueur56,7 m62,8 m68,3 m
Envergure60,1 m60,1 m60,1 m
Hauteur16,92 m17 m17 m
MTOW227 t250 t252 t
Rayon d’action15 200 km15 750 km12 964 km
Vitesse de croisière0,85 Mach0,85 Mach0,85 Mach
Option de motorisationGeneral Electric GEnx / Rolls-Royce Trent 1000General Electric GEnx / Rolls-Royce Trent 1000General Electric GEnx / Rolls-Royce Trent 1000
Passagers (3 classes)242 sièges280 sièges323 sièges
Passagers max359 sièges420 sièges440 sièges
Les 3 versions du 787 Dreamliner.

8. L’expérience à bord : des innovations visibles pour les passagers

Au-delà des performances techniques, le 787 introduit dans sa cabine des améliorations perceptibles par les passagers, plusieurs d’entre elles directement liées aux propriétés des matériaux composites.

La pression de cabine est maintenue à l’équivalent d’une altitude de 1 800 mètres, contre 2 400 mètres sur les appareils de génération précédente. Cette différence, apparemment modeste, est significative sur les vols de 10 à 15 heures. Les études menées par Boeing, en partenariat avec l’Oklahoma State University, établissent que les symptômes d’inconfort liés à l’altitude se manifestent principalement au-delà de 6 000 pieds (1 830 mètres). La pression plus élevée du 787 maintient les passagers en dessous de ce seuil pendant la quasi-totalité du vol. Le système de filtration de l’air embarqué supprime par ailleurs les bactéries, virus, champignons, odeurs et contaminants, réduisant les irritations oculaires et la sécheresse caractéristiques des vols longue distance.

Les hublots sont les plus grands jamais installés sur un avion de ligne, avec une surface d’environ 46 centimètres de haut et 25 centimètres de large, soit 67 % plus grande que le standard habituel. Cette taille est rendue possible par la résistance du fuselage composite, qui supporte des ouvertures plus larges sans fragilisation structurelle comparable à ce que provoquerait la même taille sur un fuselage en aluminium. Les volets traditionnels sont remplacés par un verre électrochromatique : une simple pression sur un bouton ajuste en moins de 90 secondes l’opacité de la vitre selon cinq niveaux d’obscurcissement, sans couper totalement la luminosité.

Les compartiments à bagages de cabine sont plus grands de 30 % environ que ceux des générations précédentes, réduisant les conflits d’espace à l’embarquement. L’éclairage est entièrement en LED, avec une modulation d’ambiance qui peut simuler progressivement le coucher ou le lever du soleil pour aider les passagers à réguler leur rythme circadien sur les vols intercontinentaux.

9. La chaîne d’approvisionnement mondiale : un pari qui a mal tourné

L’une des décisions les plus importantes et les plus controversées du programme concerne l’organisation industrielle. Pour financer le développement et créer des partenariats commerciaux favorables dans des pays clés, Boeing a externalisé une part sans précédent de la conception et de la fabrication du 787.

Les partenaires principaux sont au Japon : Mitsubishi Heavy Industries fabrique les ailes, Kawasaki produit des sections de fuselage central et l’empennage, Fuji Heavy Industries fabrique d’autres sections de fuselage. Les entreprises japonaises sont impliquées dès la phase de conception et non simplement en tant que sous-traitants de fabrication, une première pour un programme Boeing. Le gouvernement japonais soutient cette participation à hauteur d’environ 2 milliards de dollars en prêts. L’entreprise italienne Alenia Aeronautica, filiale de Finmeccanica, produit des sections de fuselage en Italie à Grottaglie. La voilure horizontale de l’empennage est fabriquée au Kansas. Les portes passagers sont produites par Latécoère en France.

Pour assembler ces sections de grande dimension et les acheminer vers les usines d’assemblage final d’Everett et de North Charleston, Boeing a développé le Dreamlifter, une version radicalement modifiée du 747-400 dont le fuselage supérieur a été considérablement élargi.

Cette organisation ambitieuse s’avère difficile à coordonner. Les problèmes de communication entre des équipes dispersées sur trois continents, les différences de standards de fabrication et les difficultés d’intégration des sections produites par des partenaires différents contribuent directement aux retards du programme.

10. Des retards en série

Le programme 787 connaît l’une des séries de retards les plus longues de l’histoire de l’aviation commerciale récente. La mise en service était initialement prévue pour mai 2008. Elle n’aura lieu qu’en octobre 2011, soit plus de trois ans de décalage.

Le 8 juillet 2007, Boeing organise une présentation publique du premier 787 en grande pompe à Everett. L’appareil qui sort des hangars est monté avec des fixations temporaires : les pièces ne s’assemblent pas correctement et des milliers de travaux de finition restent à effectuer. Deux mois plus tard, Boeing annonce un premier retard de trois mois, invoquant des problèmes d’approvisionnement en fixations et des difficultés logistiques avec les partenaires. Un deuxième retard suit en octobre 2007, pour les mêmes raisons, auxquelles s’ajoutent des problèmes de développement des logiciels. En janvier 2008, un troisième retard est annoncé.

La cause profonde est une mauvaise estimation de la complexité de coordination d’une chaîne d’approvisionnement aussi dispersée. Les partenaires ont produit des sous-ensembles qui ne s’intégraient pas parfaitement lors de l’assemblage final, nécessitant des travaux de reprise coûteux. Le processus de vérification et de validation entre partenaires était insuffisant. Boeing a dû reprendre en main une grande partie des travaux qui avaient été délégués, absorbant des coûts supplémentaires considérables.

Le premier 787 est par ailleurs livré à ANA avec une masse à vide supérieure de 9,8 tonnes aux spécifications, soit 9 % de plus que prévu. Cette surcharge résulte du remplacement de certaines pièces composites par des pièces métalliques lors des phases de correction des problèmes de fabrication.

787 en phase finale d’assemblage. Les 787 sont assemblée en Caroline du Sud, à Charleston.

11. Premier vol et certification

Le premier vol du 787, effectué le 15 décembre 2009, intervient avec plus de deux ans de retard sur le calendrier initial. Il dure 3 heures et 14 minutes au-dessus de Puget Sound dans l’État de Washington. La campagne d’essais qui suit est extensive et dure jusqu’à l’été 2011.

La certification conjointe par la FAA et l’EASA est délivrée le 26 août 2011. La première livraison à ANA a lieu le 26 septembre 2011, lors d’une cérémonie à Everett. Le premier vol commercial du 787 a lieu le 26 octobre 2011, sur la liaison Tokyo-Hong Kong. L’entrée en service s’effectue avec un carnet de commandes déjà très fourni, mais aussi avec un programme qui a englouti des milliards de dollars de plus que prévu.

12. La crise des batteries lithium-ion de 2013

Moins de deux ans après l’entrée en service, le programme 787 est frappé par une crise qui n’avait pas de précédent dans l’aviation commerciale moderne : l’immobilisation au sol de l’ensemble de la flotte mondiale.

Les incidents commencent dès les premières semaines d’exploitation. Le 7 janvier 2013, un 787 de Japan Airlines stationné à Boston subit un incendie dans le compartiment batteries. Neuf jours plus tard, le 16 janvier, un 787 d’ANA effectue un atterrissage d’urgence à Takamatsu au Japon après que des alertes de fumée se déclenchent dans les compartiments électriques. Le même jour, la FAA émet une directive d’urgence et ordonne l’immobilisation de tous les 787 américains. Les autorités japonaises, européennes et la plupart des autorités civiles mondiales suivent immédiatement.

Au moment de l’immobilisation, 50 appareils avaient été livrés à une dizaine de compagnies. Tous sont cloués au sol. Les batteries lithium-ion du 787, fournies par le japonais GS Yuasa, servent à alimenter les systèmes de secours et le groupe auxiliaire de puissance. L’enquête du NTSB américain identifie le phénomène d’emballement thermique : une cellule défaillante sur huit provoque un court-circuit interne, une montée rapide en température pouvant atteindre 260 degrés Celsius, puis un incendie.

La cause profonde n’est jamais entièrement élucidée. Les enquêteurs identifient une défaillance de plusieurs systèmes de protection censés prévenir ce type d’événement, mais ne parviennent pas à déterminer l’origine exacte du court-circuit initial. Ce que l’enquête révèle, c’est que le risque d’incendie des batteries était significativement plus élevé que ce que Boeing avait anticipé lors de la certification.

La solution retenue par Boeing n’est pas de comprendre complètement le problème, mais de le contenir. Les batteries sont encapsulées dans des boîtiers en titane renforcés, avec des systèmes d’évent pour évacuer les gaz chauds hors de l’avion en cas d’emballement. La FAA autorise le retour en service le 19 avril 2013, après 123 jours d’immobilisation. La solution est de confinement plutôt que de prévention, ce qui génère des critiques persistantes de certains experts indépendants.

13. Les problèmes structurels de 2020-2022

Si la crise des batteries est la plus visible, elle n’est pas la seule difficulté de qualité du programme. En 2019, puis en 2020, Boeing découvre deux types de défauts de fabrication distincts sur des sections de fuselage arrière.

Le premier concerne des cales de compensation, appelées shims, utilisées pour combler les micro-espaces entre les sections de fuselage en composite lors de leur assemblage. Ces pièces, dans certains appareils produits début 2019, ne sont pas aux bonnes dimensions. Le second défaut porte sur la planéité de surface de la peau du fuselage, qui dépasse la tolérance maximale de 0,005 pouce fixée par Boeing.

Pris séparément, aucun de ces défauts n’est une menace immédiate pour la sécurité. Combinés au même endroit, sur la jonction entre les sections 47 et 48 du fuselage arrière, ils rendent ces zones structurellement moins résistantes que prévu face aux charges de vol extrêmes. Boeing identifie huit appareils présentant les deux défauts simultanément et les retire provisoirement du service.

L’enquête révèle ensuite que les problèmes de shims sont plus anciens et plus répandus qu’initialement estimé. En mai 2021, la FAA demande l’arrêt des livraisons de 787 jusqu’à ce que Boeing puisse démontrer que ses processus de contrôle qualité sont suffisants. Les livraisons resteront suspendues jusqu’en août 2022, soit plus de quinze mois. Pendant cette période, Boeing continue d’assembler des appareils à un rythme réduit, créant un stock d’appareils en attente de livraison. Environ 115 appareils s’accumulent ainsi dans les usines, nécessitant des inspections et des réparations avant d’être livrés.

Cette crise est révélatrice d’un problème plus large dans la culture qualité de Boeing, qui sera au cœur des débats autour du constructeur tout au long des années 2020. La découverte que des centaines de 787 en service pourraient présenter des défauts non détectés lors de leur production a provoqué des réactions virulentes de la part des régulateurs et des clients.

Le cockpit d’un 787 de la compagnie Etihad Airways

14. Ce que le 787 a changé pour les routes aériennes

L’impact le plus durable du 787 n’est peut-être pas technologique mais géographique. Grâce à son autonomie combinée à son économie d’exploitation, l’avion a permis l’ouverture de liaisons directes qui n’existaient pas auparavant, soit parce qu’elles étaient impossibles avec les appareils disponibles, soit parce qu’elles n’étaient pas rentables.

Depuis son entrée en service en 2011, le 787 a permis l’ouverture de plus de 425 nouvelles liaisons sans escale à travers le monde. Cette statistique, communiquée par Boeing, recouvre des réalités très diverses. Certaines de ces routes relient des villes qui dépendaient auparavant d’une correspondance dans un hub : Perth-Londres, ouverte par Qantas en 2018 grâce au 787-9, en est l’exemple le plus emblématique avec ses 14 499 kilomètres parcourus en environ 17 heures, un record pour une liaison commerciale régulière. D’autres concernent des destinations que la demande locale ne pouvait pas justifier avec un appareil plus grand, mais qui deviennent viables avec les 250 à 300 sièges du Dreamliner.

Cette capacité à ouvrir des marchés à taille humaine est exactement ce que Boeing défendait dans sa philosophie point à point face à la stratégie hub d’Airbus avec l’A380. Le succès du 787 sur ce terrain a validé l’analyse commerciale de Boeing, même si l’A380 a démontré sur d’autres routes que le très grand porteur avait aussi sa place.

15. L’accident du vol Air India 171 en 2025

Le 12 juin 2025, un Boeing 787-8 d’Air India opérant le vol AI 171 à destination de Londres s’écrase peu après son décollage de l’aéroport d’Ahmedabad, en Inde. L’avion transportait 230 passagers et 12 membres d’équipage. L’accident fait plusieurs centaines de victimes.

C’est le premier accident mortel impliquant un 787 en service commercial depuis l’entrée en service de l’appareil en 2011. L’enquête, conduite par les autorités indiennes avec l’assistance du NTSB américain, était toujours en cours à mi-2026. Les circonstances exactes de l’accident n’avaient pas encore été officiellement établies à cette date. L’événement a ravivé les interrogations sur la culture qualité de Boeing et les conditions de certification et de maintenance des 787.

16. Le 787 en 2026

En 2026, le 787 est l’un des appareils long-courriers les plus demandés du marché. Son carnet de commandes reste substantiel, et les livraisons se poursuivent à un rythme que Boeing cherche à augmenter pour rattraper les retards accumulés pendant la période d’arrêt de 2021-2022.

Les problèmes de qualité qui ont émaillé l’histoire du programme ne sont pas entièrement derrière Boeing. Le durcissement de la surveillance réglementaire de la FAA depuis les crises du 737 MAX et des défauts de fabrication du 787 se traduit par des processus d’inspection plus stricts, qui ralentissent le rythme de production. Les objectifs de cadence, régulièrement annoncés et régulièrement repoussés, restent un enjeu central pour la rentabilité du programme.

Sur le plan commercial, le 787 fait face à une concurrence directe et sérieuse de l’A350 d’Airbus, notamment dans sa version -900. Les deux appareils s’affrontent sur les mêmes routes et chez les mêmes compagnies, avec des arguments différents : le 787 vend ses innovations cabine, son coût d’acquisition généralement plus bas et son réseau de maintenance mature ; l’A350 met en avant ses matériaux composites plus avancés, son fuselage légèrement plus large et ses performances de consommation sur certains profils de vol. Ce duel commercial se jouera encore pendant plusieurs décennies.

17. Les commandes du 787

18. Les livraisons du 787